Textes français

LE SOURIRE DES OMBRES

«  Si la théorie devait attendre l'expérience,
elle ne verrait jamais le jour. Novalis »


Nous devons beaucoup à ces ombres qui sont de tous les usages au point que si l'on pouvait s'en détacher, nous devrions avoir la sagesse de refuser la proposition !  .Les connaître en permanence sur nos talons est de peu de gêne en regard des services rendus, car il n'est pas toujours nécessaire de laisser paraître ce qu'elles cachent, tant leurs complicités peuvent être utiles. L'Art plus que tout autre activité humaine, n'a d'ailleurs jamais cessé d'en perfectionner la maîtrise , quoique avec prudence, pour soutenir, appuyer ses traits et ses compositions, y encoder ses mystères.
Les ombres peintes témoignent du réalisme des volumes des corps et des objets, tout comme elles sont actrices des violences ou des intimités. Le spectre de leurs images est immense. Mais les artistes demeurent ingrats, qui évitent de représenter les ombres pour elles-mêmes.
Doris Schläpfer passant outre cet ostracisme a fait des ombres le sujet exclusif de ses œuvres récentes puisque, selon elle, cette démarche n'aurait rien d'insolite. C'est le constat d'une vérité factuelle que chacun peut observer. Nos nuits sont une sorte d'ombre primaire qui s'étend de notre monde quotidien aux étoiles, et lorsque le soleil dissipe ce que nous considérons comme ténèbres, il déconstruit cette grande ombre en donnant à voir les présences, les volumes, les matières, créant ainsi les ombres ordinaires et quotidiennes car cette masse de non- matière se contracte, se dilate, se dilue selon l'intensité de la lumière. Ainsi naissent les couleurs, les reliefs, les artifices lumineux, et les jeux d'ombres, soient les conditions de la représentation du monde réel.
On partagera ce point de vue. Dès lors, si les ombres sont une partie nécessaire de toute représentation (1) il serait donc logique de s'y intéresser pour elles-mêmes. Après tout l'histoire de l'Art ne manque pas de peintres qui se soient confrontés, et quel qu'en soit le prétexte, à la seule lumière !. Enfin il va de soi que toute représentation du réel telle que nous sommes accoutumés à l'accepter serait impossible sans la capacité de l'ombre à la rendre sensible ! Alberti proposait d'ailleurs ,dès le XV° siècle, trois parts égales, pour toute œuvre peinte : la circonscription, la composition et la , »réception des lumières « et Léonard de Vinci avertissait de « ce qu'il y a beaucoup plus de savoir et de difficulté dans l'ombre des peintures que dans leurs contours '  »(2)

Mais dans la formalisation classique de l'art, l'ombre, qui n'apparaît que tardivement, n'a pas le beau rôle ; elle est utilisée le plus souvent pour ce que l'on peut faire d'elle , comme surface ou volume d'une composition , et pour ses effets de climats, de mystère ou d'angoisse.
On ne peut exclure , bien au contraire, que certains maîtres , et de tout temps aient tenté de mieux connaître ces masses sans matières aux fins de s'en servir plus efficacement. Qu'ils aient alors peintes, ou fait peindre , des ombres »sans corps « est une évidence , et si quelque chose en subsiste, rarement,   dans l'œuvre finale cela constitue désormais ces détails ''curieux ''ou ''touchants'' que le promeneur du Musée découvre par hasard ! Car quand bien même une saisie de l'ombre pour elle même les aurait fascinés , aller au-delà eu été pour eux rompre avec les règles du formalisme. Si l'on ne peint que l'ombre , en effet, il y a dislocation de facto du lien de celle-ci à l'objet qu'elle représente , à la réalité présumée d'un corps concret.
De plus la question de la représentation des ombres pourrait bien renvoyer à d'autres hypothèses. Ainsi, celle avancée par Jean-Denis Haberstich (3) selon laquelle , l'ombre par ses jeux de lumières , ses variations de tons , aura été pour de nombreuses civilisations le siége des croyances et des grands récits fondateurs. Ou bien . posant que les ombres représentées deviendraient alors, de facto , une manière d'idéalisation paradoxale du réel ou de la Vérité.En quelque sorte « De umbris Iderarum « selon la formule de Giordano Bruno « : les idées sont les ombres de la vérité « !!! .
On pourrait certes, ne voir à ce propos qu'une plaisante ''association d'idées'' ! .Toutefois, lorsque l'on s'entretient avec Doris Schläpfer de cette possible idéalisation de la représentation de l'ombre qui deviendrait ainsi une sorte de contre-image ( Gegenbild) elle évoquera un ressenti qui n'est pas sans évoquer ce qui ressortirait du rôle de l'ombre dans un processus de mutation ou de dépassement ,par l'immatérialisme , du réel .Elle dit en effet : «  lorsque j'ai dessinée , relevée, l'ombre d'un arbre , certes celle-ci n'est plus là dans tous ses formes précises , ses couleurs dues au moment du jour,mais on la voit néanmoins dans ma représentation , parce qu'il s'agit de superpositions et du temps qui passe dans ce monde immatériel que j'ai fait advenir « (4).

Il faut donc convenir ou considérer que représenter l'ombre , et elle seule pour elle-même ,  touche malgré le minimalisme apparent de la démarche , à un enjeu profond des sociétés et de leurs enjeux artistiques.
De fait on retrouverait aisément d'autres justifications possibles pour une telle hypothèse. Lorsque Doris Schläpfer donne ce titre « was die Sonne nicht sieht «  (ce que le soleil ne voit pas )  à une série de peintures d'ombres de tournesols , elle ne pense probablement pas que ce titre, amusant , pouvait renvoyer aux conditions de la création artistique ! . Pourtant ce qui n'est pas vu par le soleil est au cœur de la célèbre allégorie de la Caverne (5). Ce non-vu est alors ,selon Platon ,des hommes croient pouvoir accéder à la Vérité par leurs seules sensations. Ils ne sont, en fait , que des prisonniers réduits à un semi obscurité permanente , et ne connaissent du monde réel que les ombres projetées par les effets de lumière .
La lecture de l'allégorie veut que l'on ne puisse sortir de la caverne,  et accéder ainsi au monde réel, que par le travail, le maniement des idées et un questionnement permanent de la vérité. De plus il faudrait rappeler qu'une autre caverne est aussi le lieu du grand récit de l'Art lui-même où la représentation s'inventa lorsque l'on fit figurer en traçant leurs ombres la présence de ceux qui s'absentaient.
En bref, bien des lectures métaphysiques ou politiques ont été tirées de cette allégorie , et l'ombre y est intimement mêlée,  mais en regard de ce qui nous intéresse ici, elle peut prendre de plus une valeur symbolique particulière. Sortir de l'ombre , et n'y pas revenir, mais convaincre et partager le réel sensible que l'on perçoit est pour l'artiste une nécessité.  .Il se peut donc que pour un créateur l'ombre soit à la fois alliée et l'ennemie et en tout état de cause un outil qu'il faut manier avec précaution ! Sauf à revendiquer ou désirer une transgression. ..
On se souviendra alors d'une proposition de Marcel Duchamp pour définir l'activité artistique par les moments où «  les porteurs d'ombre travaillent dans l'infra mince « . Duchamp ne s'est pas réellement expliqué sur le sens de cette formule , toutefois ses commentateurs s'entendent pour y voir une remise en cause de la nature du statut de l'art, ,de ceux qui le pratique et donc de toute démarche artistique . Parmi ceux-ci l'analyse de Thierry Davila retiendra notre attention . Il pose en effet , que parallèlement à l'histoire de l'art selon le formalisme classique , il existerait un autre récit qui vise à la quasi-invisibilité des formes , dont peut être l'infra-mince de Duchamp est la première définition ou le premier repérage .(6) Davila laisse, en effet, entendre que l'art peut s'inventer tout autant par des formes denses de ce qui est à peine saisissable ou insaisissable . ce qui peut être une définition de l'ombre ! .
Aussi, non seulement le travail insolite de Doris Schläpfer est profondément marqué par une survivance des enjeux fondamentaux de la pratique artistique, mais il s'inscrit dans les recherches de protocoles renouvelés de la création artistique contemporaine Par ailleurs il va de soi que pour situer ce travail dans une telle perspective , il importe d'en connaître mieux les ancrages .

Lorsque nous regardons ses travaux , nous percevons les ombres de Doris en prenant en compte, simultanément que : ce sont que des ombres et que le corps disparu n'appartient qu'au végétal . Puis, nous nous apercevons que , plus les représentations des ombres sont ténues , nuancées , plus la survivance du corps , un arbre, un arbuste , une branche , un feuillage une feuille , nous devient paradoxalement sensible , et que le geste de l'artiste s'affirme , et se repère alors comme une manière d'herborisation pour un herbier de l'infra-mince ! Car il s'agit en effet d'un dispositif , dont l'objet est bien la capture . Doris Schläpfer le décrit de cette façon : «  ma matière est le monde réel des ombres , jamais de figures inventées ou copiées, c'est un monde à la limite de l'immatériel, fragile et fugace. Pour ne pas le trahir , je dois l'obliger à laisser des traces . Aussi je dispose des surfaces blanches , comme une sorte d'écran pour tracer les parcours , les évolutions de l'ombre . Je procède ainsi par relevés de séquences qui se superposent enregistrant les décalages dus au temps qui passe , aux variations de lumière . Ainsi mon intervention ne traduit pas la nature mais les représentations que la nature donne d'elle-même .(7)
Cette attention à la nature , qui prête à celle-ci comme une volonté de se donner en représentation , et la pratique d'une façon d'herborisation pour la répertorier et la classer d'une part , le goût de l'ombre pour la représentation de celle-ci jusqu'àa son intime infra-mince d'autre part ; laissent penser que le travail de Doris Schläpfer se construit sur une double dialectique . Celle qui se joue entre le naturel qui demande l'affrontement aux espaces , aux lumières , aux parcours , aux paysages et aux souvenirs qui nous restent de ces ensembles, et l'univers matériel, l'établi , la consignation des faits et la production concrète . Et celle qui lie, ou oppose,  le savoir ,l'acquis des cultures , à l'intime des ressentis et des désirs .

Pour autant nous sentons bien que ces dialectiques doivent se fondre en une contradiction unique qui est l'origine et le tout , la Vérité en somme de la pratique artistique spécifique qui est celle de Doris Schläpfer . Je tenterai d'en donner une vérification .
J'avais été intrigué par le double titre qu'elle donnait à un ensemble de six toiles « growing darker «  et « Voglio vedere le mie montagne » D'une certaine façon le titre anglais était redondant dans la mesure ou les toiles progressivement s'assombrissent , mais la référence italienne et montagnarde surprenait . D'autant que pour l'essentiel Doris n'use de son dispositif que dans son jardin ou dans un environnement proche . Mais le sens de cette référence montagnarde pouvait être d'évoquer Giovanni Segantini peintre de montagnes et particulièrement de l'Engadine suisse du XIX° siècle . Segantini est reconnu pour ses grandes machines et son art d'y capter les formidables luminosités et les profondeurs des ombres de la montagne . Ce titrage pouvait donc être l'hommage amusé à un lointain confrère , ou une private joke ,' quoique « Voglio vedere «  soit un assez sombre énoncé puisque ce serait là les dernières paroles de Segantini !!
Puis je me suis souvenu que Segantini ne pouvait se réduire à ses grands espaces .ni même à ses représentations de mauvaises mères,  femmes abandonnées dans des branches d'arbres décharnés et sous la neige, qui sont visiblement le tribu de l'artiste à ses obsessions morbides . !! Car loin tout cela Il existe une toile de Segantini qui pourrait être plus proche,de notre propos .

Ce peintre des espaces y délaisse l'air et la lumière des cîmes (réduites à une ombre bleutée ) et la punition des mauvaises femmes , de même l'horizon n'est plus que celui d'une terrasse ou d' un jardin. Trois jeunes femmes nues ou couvertes de légers voiles et probablement sorties de leurs lits , à moins qu'elles ne s'apprêtent à s'y rendre ! , sont occupées à planter ? dépoter, regarder pousser ? un arbuste aux fleurs blanches . Qui sont- elles ? trois sœurs , trois muses ? que célèbre-t-on le printemps ? la sororité  . ? Laissons là le mystère de cette trinité pour l'instant et occupons nous des ombres . A dire vrai , on ne sait trop d'où vient la lumière , et pourtant il y a bien des ombres , mais seul l'arbuste en est dépourvu !
Alors qu'attendaient donc ces trois jeunes femmes ? de vérifier le bel effet d'un arbuste ? et si tout simplement , elles attendaient qu'il prenne ombre , comme on prend le soleil ,si l'on peut dire. Non pour une protection, ou un confort , mais pour une ombre symbole qui comblerait un manque ,scellerait ce moment d'attente et de partage à trois , cette sororité peut être, ou une révélation ?

,L'ombre en effet et comme nous l'avons vu est un élément premier du monde visible . Elle en est indissociable et indivisible , au point que c' en est une manière d 'infra-mince , et en même temps une monade telle que la définissait Leibnitz , capable d'une sorte de perception . Elle perçoit , s'imprègne donc des scènes ,du visible qu'elle touche et construit . Pour un plasticien travailler sur l'ombre « pour elle-même « reviendrait alors et paradoxalement à accepter de « mettre à jour . » ce qui , toujours, a été perçu par elle .
Il y aurait là comme une discipline pour accepter le souci de soi , pour ne pas se laisser , d'une façon ou d'une autre , devenir l'ombre de soi-même . C'est une exigence que l'Art doit désormais doit suivre et le travail de Doris Schläpfer en montre le chemin . Enfin comme nous l'avions compris en traversant son travail ,que les traits s'épaississent ou que le nuancier des ombres s'affirme, elle nous ouvre ainsi une possible sérénité . On se souviendra alors d'une chanson d'un mélodrame hollywoodien (8) « The Shadow of your smile « ,dont l'héroïne était une artiste . Si l'on admet qu'un artiste se construit une œuvre comme une chanson, une ritournelle ,avec refrain et couplets , nul doute que Doris a su trouver , elle,et a contrario, « The smile of the shadows « , le sourire des ombres !

Daniel Bégard .Mars –Avril 2011

Notes :
1voir :Michael Baxandall . « Ombres et Lumières » Gallimard 1999
2 Leon Battista Albert . «  Da Pictura «  (présentation D.Sonnier) Réédition Allia .2010
3 Jean-Denis Haberstich . » l'Ombre «  Ides et calendes .Editeur 2001
4 Doris Schläpfer . Entretien avec l'auteur . 2.2011
5 Platon . »De la république « 
6 voir Thierry Davila «  De l'inframince –Brève histoire de l'imperceptible de Marcel Duchamp à nos jours «  Editions du regard 2010
7 Doris Schläpfer . Entretien avec l 'auteur . 2 . 2011
8 The Sandpiper (le chevalier des sables) de V.Minnelli .

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